Chapitre 6 – Le Jazz Bar
Clara traîne son corps fatigué au pire endroit de la terre : les enfers. La boîte de com où elle travaille.
Pour la première fois depuis 10 ans, elle longe le couloir gris moquetté pour se servir un café noir. Mauvaise idée : il lui retourne le ventre dès la première gorgée. Un shot de whisky aurait eu le même effet. Clara se souvient du jour où elle est arrivée il y a 10 ans, en stage d'étude dégoté par sa mère, désespérée qu'elle soit bien incapable de trouver quoique ce soit par ses propres moyens.
Elle regarde le liquide noir perplexe, puis reprend une gorgée et décide d'emmener le gobelet plastique avec elle. La seule chose qu'elle a pour tenir, c'est ce café écoeurant et l'adrenaline.
Une fois assise au bureau, l'écran jetant sur elle une lumière ocre elle plisse les yeux. Elle sort de sa poche, son téléphone. L’écran d’actualité devant elle : toujours la même photo floue.
Toujours la même phrase : La victime n’a pas été identifiée.
Sous le pull gris anthracite qui recouvre jusqu'à ses doigts, les marques sont devenues couleur cendre.
Elles ressemblent maintenant à un tracé de lignes fines — une topographie.
La journée tire en longueur. Personne, absolument personne ne fait attention à elle, ne lui demande quoique ce soit. C'est à peine si on la voit. Elle tourne sur son tabouret à roulette, à moitié affalée sur son bureau. Pensive, absente, épuisée.
Elle se lève, va aux toilettes.
Intriguée, elle y dépose un doigt et ce geste lui arrache une grimace de douleur. Le doigt un peu au dessus de la peau, elle suit les lignes qui parcourent son corps. Se dessinent alors des formes, ce qui lui semble être un angle, une ruelle, des lettres dessinées avec hésitations.
En fin d’après-midi, elle sort.
L’air lui coupe la gorge, elle titube presque sur le trottoir.
Paris gronde, les bus passent, les gens marchent vite.
Clara avanceplus lentement que d'habitude.
Elle ne sait pas exactement où elle va, mais ses pas la guident.
Toujours tout droit, jusqu’au canal, puis à gauche.
Jusqu’à la ruelle étroite.
Jusqu'à ce qu'une enseigne délabrée indique : Jazz Bar – Live Every Night.
Les lettres sont à moitié éteintes. La porte, entrouverte.
Elle hésite.
Elle sent cette odeur qu’elle n’oubliera jamais : un mélange de cuivre, de poussière, de sueur se dépose en fine pellicule sur l'arrière de sa langue. L’air du rêve. L’air du meurtre.
Elle pousse la porte.
L’intérieur est presque vide.
Quelques tables, un comptoir usé, un piano désaccordé.
Sur scène, un homme joue doucement, seul.
La lumière est basse, dorée, presque liquide.
Le barman lève la tête, la reconnaît peut-être.
— Vous venez pour la musique ?
— Je… non. Enfin, oui. Un peu.
Il sourit froidement.
— On ferme dans vingt minutes.
— Vous avez connu… une contorsionniste ? Elle venait ici, non ?
— Il y en a eu plusieurs, vous savez.
— Celle du Théâtre des Écluses. Brune. Fine.
Le barman s’immobilise.
Un silence tombe.
— Vous êtes flic ?
— Non.
— Alors oubliez ça.
Il essuie un verre, lentement.
Clara s’approche du comptoir.
— Je veux juste comprendre.
— Comprendre quoi ?
— Pourquoi elle est morte.
Un rire bref, nerveux.
— Vous pensez que les gens ici comprennent quelque chose ?
Il désigne la salle.
— Ici, tout le monde joue un rôle. Ceux qui écoutent, ceux qui boivent, ceux qui mentent. Et ceux qui disparaissent.
Il glisse le verre dans l’évier.
— Elle descendait parfois après les spectacles. Elle s’asseyait au piano, mais elle ne jouait pas. Elle restait là, les yeux fermés, comme si elle écoutait quelque chose que personne d’autre n’entendait.
— Et vous savez où elle habitait ?
— Non. Elle n’a jamais donné son vrai nom.
— Et vous ?
— J’en ai déjà trop dit.
Clara baisse les yeux.
Sur le comptoir, une trace argentée brille, fine, comme une poussière métallique.
Elle effleure du bout du doigt.
La même matière que sur sa peau.
Elle la sent pulser faiblement, vivante.
Quand elle relève les yeux, le barman a disparu.
Elle sort du bar, le cœur battant.
La nuit est tombée d’un coup.
La pluie s’abat, fine et continue.
Elle remonte la rue, trempée.
Elle veut rentrer, mais une fatigue l’écrase.
Ses paupières brûlent.
Elle s’arrête sous un porche, ferme un instant les yeux.
Un instant seulement.
Dans son rêve, elle est à nouveau dans le bar.
La lumière rouge, la même.
Sur scène, la contorsionniste répète.
Clara la regarde bouger, fascinée.
Elle reconnaît chaque geste, chaque respiration.
Mais cette fois, il y a un bruit derrière elle : un pas, lourd, régulier.
Un homme s’avance dans la pénombre.
Elle ne voit pas son visage, juste sa main.
Une bague noire.
Et cette voix qu’elle connaît :
— Recommence.
Clara — ou l’autre — hésite, tremble.
— Je suis fatiguée.
— Alors dors.
Un bruit sec.
Un cri.
Puis l’eau, encore.
La même noyade.
Mais avant la fin, juste avant, Clara voit quelque chose : un miroir derrière le bar.
Dans le reflet, la contorsionniste ne tombe pas.
C’est elle qui tombe à sa place.
Clara se réveille en sursaut, haletante.
Le porche est vide.
La pluie s’est arrêtée.
Autour d’elle, des passants la contournent, comme si elle n’existait pas.
Elle se lève, titube, tire sur sa manche.
Ses marques ont changé.
Elles se sont rejointes au niveau du poignet, formant un cercle parfait.
Au centre, un point noir, comme une empreinte digitale inversée.
Son téléphone vibre dans sa poche.
Un message inconnu :
“Tu as vu. Maintenant cherche.”
Elle relève la tête.
Devant elle, le panneau du Jazz Bar scintille d’une lumière neuve.
Les lettres rouges clignotent toutes, une par une.
J A Z Z – B A R.
Puis s’éteignent.
Une seule reste allumée : le Z.
Fin du Chapitre 6.