Chapitre 5 — La Mue

version 2

La nuit s'étire comme un chewing gum, et coule sur le parquet comme un chamallow qu'on ferait fondre. Clara ne sait plus depuis combien de temps elle veille.
Le café froid gît en masse noirâtre dans la tasse posée à même le parquet. Les murs, bougent au rythme de la respiraton d'un corps étranger. Les jambes écartées, les bras ouverts sur le dossier, Clara serre les mâchoires, les yeux écarquillés, comme en proie à une vision interne effarante.
Chaque fois qu’elle ferme les paupières, les inserts clignottent, projetant leurs images vivantes comme des flashs de phares de voitures.
Lumière rouge, peau scintillante, claquement sec.
Puis cette douleur foudroyante dans la nuque, et la chute dans l’eau noire.

Elle secoue la tête, et ses cheveux noirs comme des fils claquent sur ses joues.
« Ce n’est qu’un rêve », se répète-t-elle.

Sur sa peau, les fines marques argentées sont plus lisibles, suivant les lignes de ses os. Bougeant, comme les murs, au rythme d'une respiration étrangère. Son coeur s'emballe. Cette sensation que son corps ne lui appartient plus, l'étouffe, l'étrangle.

Sous la lumière de la lampe, ses lignes scintillent comme du métal en fusion.

Elle tente de se lever, chancelle.
Son corps ne lui obéit plus tout à fait.
Elle titube jusqu’à la salle de bain, se jette de l’eau sur le visage.
L’eau coule sur sa peau, claire, puis devient laiteuse, comme si elle se chargeait de quelque chose.
Clara s’accroche au lavabo, haletante.
Ses yeux sont rouges, ses lèvres sèches.
Elle articule, comme une menace :
— Ne-pas-dormir.


Elle s’allonge sur le sol froid, espérant que le contact la garde éveillée.
Ses paupières brûlent.
Elle compte mentalement : un, deux, trois, quatre…
À cinquante, elle perd le fil.
Un éclair de lumière traverse ses yeux fermés.
Puis le bruit.
Un son humide, une respiration étrangère.
Elle comprend qu’elle rêve — mais trop tard.


Elle est ailleurs.
Le sol sous elle est chaud, collant.
Une lumière rouge la frappe en plein visage.
Le corps qu’elle habite n’est pas le sien : il est souple, nerveux, recouvert de sueur.
Ses bras se tordent d’une façon impossible, sans douleur.
Elle bouge, comme dans une chorégraphie qu’elle n’a jamais apprise.
Tout autour, un public invisible respire fort.
Et quelque part, une voix d’homme :
— Encore.

La peur monte, sourde, épaisse.
Clara — ou celle qu’elle est devenue — recule, trébuche.
Quelqu’un la rattrape par le poignet, trop fort.
Un souffle chaud dans son oreille :
— Tu croyais pouvoir partir ?

Le choc.
Un coup dans le ventre, violent.
Elle se plie en deux, suffoque.
Une main sur sa nuque, l’autre sur sa bouche.
Le sol se renverse.
Une chute, l’eau glacée.
Ses poumons implosent.
Un cri étouffé.
Et l’obscurité.


Clara se réveille en hurlant.
La gorge sèche, le corps trempé de sueur.
Le plafond tourne lentement.
Elle reste allongée, immobile, les yeux écarquillés.
Son cœur bat si fort qu’elle sent les draps vibrer.
Elle regarde ses bras.
Les marques ont grandi.
Elles s’étendent maintenant jusqu’au cou, jusqu’aux tempes.
Elles ne brillent plus : elles bougent.
Un mouvement lent, sous la peau, comme une respiration étrangère.

Elle recule, s’écrase contre le mur.
Les murs semblent vibrer à leur tour.
Le silence de l’appartement est total, mais elle entend quelque chose — un bruit de fond, un souffle, une présence juste derrière son oreille.
Elle se couvre la bouche, tente de se lever.
Ses jambes tremblent.
Elle trébuche, tombe à genoux.

Ses yeux accrochent le miroir du salon.
Dans la pénombre, elle croit voir un autre reflet, légèrement décalé.
Une seconde version d’elle-même, penchée, l’épaule plus basse, le regard fixe.
Le reflet cligne des yeux une demi-seconde avant elle.

Un vertige la prend.
Elle ferme les yeux, respire.
Quand elle les rouvre, le reflet a repris sa place.
Normal.
Presque.

Elle se redresse, titube vers la lumière.
Ses mains tremblent encore.
Elle s’appuie sur la table, cherche son téléphone.
L’écran est allumé, sans qu’elle l’ait touché.
Une notification s’affiche.
Un lien vers un article.

“Un corps retrouvé dans la Seine. Disparition inquiétante d’une artiste du Théâtre des Écluses.”

Clara se fige.
Ses marques pulsent, au rythme exact de son cœur.
Sur la photo de l’article, floue mais reconnaissable, un fragment de costume de scène rouge.
Celui de la contorsionniste.
Elle porte sa propre main à son ventre, comme pour vérifier qu’elle existe encore.
Sous ses doigts, quelque chose ondule.


Elle comprend.
Ce qu’elle a vécu dans son “rêve”, ce n’était pas un cauchemar.
C’était une mémoire.
Un transfert.
Et si elle se rendort, elle sait qu’elle y retournera.
Elle se recule dans un coin, allume toutes les lampes.
Elle se parle à voix basse, presque suppliante :
— Reste éveillée. Reste éveillée.

Mais la fatigue est plus forte.
Les secondes s’étirent.
La lumière semble s’éloigner.
Elle lutte, griffe le sol, secoue la tête.
Ses paupières se ferment malgré elle.

Noir.
Un souffle.
Un murmure.
Une voix.
— Reviens.


Clara ouvre les yeux brusquement.
L’appartement est silencieux.
Mais les marques sur son corps se déplacent.
Lentement, sûrement.
Comme si elles rampaient sous la peau, cherchant à remonter vers son visage.
Elle reste immobile, les larmes aux yeux, incapable de crier.
Puis, d’un coup, une vague de chaleur.
Les marques s’arrêtent.
Elles semblent écouter.
Puis battent, en rythme.

Fondu au noir.
Fin du chapitre.

Le matin s’est levé sans elle.
Clara n’a pas dormi.
Son corps lui semble étranger, traversé de pulsations qu’elle ne comprend pas.
Elle se tient debout devant la fenêtre, nue, les bras croisés.
Dehors, la ville avance sans elle : les klaxons, les passants, le chien qui aboie.
Dedans, tout est immobile.

Elle lève lentement le bras, observe sa peau sous la lumière.
Les lignes argentées ne sont plus des reflets : elles bougent.
Pas vite. Pas comme des veines.
Plutôt comme si quelque chose respirait juste en dessous.
Elle se force à ne pas reculer.
Un vertige monte.

Elle attrape son téléphone : 9h13.
Rien à l’écran. Pas de message, pas d’appel.
Le monde continue, sans elle.
Elle va dans la salle de bain, ouvre le robinet, laisse l’eau couler.
Ses mains tremblent.
Elle s’appuie au lavabo, inspire profondément.
Ses paumes sont humides.
Ou non : c’est autre chose.
Une fine pellicule visqueuse, translucide, qui se reforme aussitôt qu’elle la frotte.

Elle ferme le robinet.
L’eau continue de couler.
Elle vérifie : non, le robinet est bien fermé.
Mais l’eau coule, lentement, comme si le métal lui-même suintait.
Elle fait un pas en arrière.
Ses pieds glissent.
Le carrelage est humide, comme s’il respirait lui aussi.


Dans le miroir, elle se voit pâle, les yeux dilatés.
Elle ouvre la bouche pour parler, aucun son ne sort.
Sa gorge est sèche, serrée.
Alors elle écrit avec la buée : STOP.
Le mot se déforme, fond, disparaît.

Elle s’assoit au sol, dos contre le mur.
Sa respiration devient saccadée.
Sous sa peau, les lignes argentées forment maintenant des arabesques mouvantes.
Elle ne veut pas regarder.
Mais elle ne peut pas s’en empêcher.

Quand elle ferme les yeux, les images affluent :
le corps de la contorsionniste, plié sur lui-même, les muscles en tension, la lumière rouge du théâtre.
Puis le Jazz Bar, la trompette, la rumeur sourde.
Elle ne sait pas si elle se souvient ou si elle imagine.
Elle sent une odeur de cuivre.
Et dans ses oreilles, une note longue, continue.
Un do grave, qui ne s’arrête plus.


Clara se relève d’un coup.
Elle tombe à genoux, haletante.
Ses articulations craquent toutes en même temps, un son sec, précis.
Ses bras se plient sans effort, ses épaules roulent, sa colonne ondule.
C’est comme si quelqu’un d’autre bougeait à sa place.
Elle voudrait crier, mais un son rauque sort de sa gorge, plus animal qu’humain.

La douleur vient ensuite, fulgurante.
Sa peau brûle.
Elle se tord au sol, griffant le carrelage.
Chaque respiration est un arrachement.
Sous sa paume, quelque chose cède : un petit craquement, puis un soulagement étrange.
Elle regarde : un fragment de peau s’est détaché.
En dessous, la chair est claire, lisse, brillante.
Pas sanglante.
Neuve.

Elle se recroqueville, épuisée.
Ses muscles vibrent encore, comme si la mue n’était pas finie.
Elle ferme les yeux.
Et là, dans ce demi-sommeil, une sensation surgit :
le froid de l’eau, la pression sur ses côtes, la Seine noire autour d’elle.
Son corps flotte, léger, libre.
Elle n’a plus peur.
Une voix traverse l’eau, douce et lointaine :
— Tu sais maintenant.

Clara rouvre les yeux.
Elle est allongée sur le sol de la salle de bain.
Le miroir est fêlé.
L’eau coule toujours, mais le robinet est sec.
Sur sa peau, les lignes argentées ont disparu.
À la place : de fines cicatrices, comme des fissures refermées.


Elle se relève, chancelante.
Va jusqu’à la fenêtre.
Dehors, le soleil est brutal.
Elle a froid pourtant.
Sur la table du salon, son téléphone clignote.
Un message.
Elle le lit, sans comprendre d’abord :
“Corps repêché dans la Seine — une artiste du théâtre des Écluses portée disparue.”

Clara reste immobile.
Le nom n’est pas donné.
Mais elle sait.
Elle le sent dans ses articulations, dans la respiration même de sa peau.
C’est elle.
La femme qu’elle a vue danser, celle dont les gestes hantent ses muscles.
Celle qui, d’une façon qu’elle ignore encore, vit maintenant à l’intérieur.

Elle relit le titre de l’article.
Et en bas de la page, une phrase :

“La victime aurait été vue pour la dernière fois dans un bar de jazz du dixième arrondissement.”

Clara ferme les yeux.
Le son du saxophone, la note grave, reviennent aussitôt.
Elle sait où aller.

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