Chapitre 7 — L’Enquête
Clara n’a presque plus de repères temporels.
Elle ignore quel jour on est.
La fatigue est devenue une seconde peau.
Depuis le Jazz Bar, tout s’est accéléré.
Elle a reçu deux autres messages du même numéro :
“Reviens.”
“Regarde la Seine.”
Elle s’est rendue sur les quais à l’aube.
Des rubans de police, des journalistes, des curieux.
Et cette odeur, métallique, sucrée, la même que dans ses rêves.
L’eau charbonneuse, calme, presque immobile.
Un inspecteur l’a repérée.
Un homme grand, la quarantaine, manteau gris.
Il s’est approché.
— Madame… Roux ?
— Clara, oui.
— Vous connaissiez la victime ?
Elle a voulu dire non, mais sa voix s’est bloquée.
— Je l’ai vue sur scène. Une fois.
L’inspecteur a pris des notes, lentement.
— Vous avez un lien avec le Théâtre des Écluses ?
— Non.
— Pourtant, quelqu’un vous a vue là-bas, avant la fermeture.
Elle l’a regardé sans comprendre.
— Je… je ne me souviens pas.
— Vous étiez dans la salle. Et selon le régisseur, vous avez parlé à la danseuse.
— Ce n’est pas possible.
— Vous êtes sûre ?
Le silence entre eux s’est épaissi.
Il a refermé son carnet.
— Si quelque chose vous revient, appelez-moi.
Il lui a tendu une carte.
Capitaine Morel – Brigade Criminelle.
Clara l’a glissée dans sa poche sans la lire.
Puis elle s’est éloignée, le cœur lourd.
De retour chez elle, elle tourne la carte entre ses doigts.
Le papier semble tiède, presque vivant.
Le numéro s’efface un instant, puis revient.
Elle secoue la tête.
La fatigue, encore.
Elle s’assoit au bureau, allume la lampe.
Devant elle, son carnet de notes.
Elle dresse deux colonnes :
RÉEL / RÊVE.
Sous RÉEL :
– Corps retrouvé
– Jazz Bar
– Inspecteur Morel
– Traces argentées
Sous RÊVE :
– Lumière rouge
– Bague noire
– Voix “Recommence”
– Eau, chute
Elle reste un moment à fixer la page.
Puis, lentement, elle trace une flèche entre les deux colonnes.
Rêve → Réel.
C’est la première fois qu’elle ose le penser : ce qu’elle voit endormie précède ce qu’elle découvre éveillée.
Elle décide de retourner au théâtre.
La façade est close, mais une fenêtre du rez-de-chaussée est cassée.
Elle se faufile.
À l’intérieur, l’odeur d’humidité, de vieux rideaux.
Sur la scène, des cordes, des projecteurs, et une trace sombre sur le plancher — une empreinte de pied, fine, brillante.
Elle pose la main dessus.
Froid.
Une vibration lui traverse l’avant-bras.
Et soudain, la salle s’éclaire d’une lumière rouge.
Un instant, le son d’un piano.
Puis tout s’éteint.
Clara s’écarte, haletante.
Elle s’appuie contre un mur.
Le même vertige la reprend.
Elle ferme les yeux.
Un bruit de pas derrière elle.
Quand elle se retourne, il n’y a personne.
Mais sur le sol, un bijou : une bague noire.
Exactement celle du rêve.
Elle la ramasse, la glisse dans sa poche, les mains tremblantes.
À cet instant, elle entend un grincement au fond de la salle.
Une silhouette passe entre les rideaux.
Clara se fige.
— Qui est là ?
Pas de réponse.
Elle avance d’un pas, puis deux.
Les rideaux bougent à peine.
Derrière, une loge.
Sur la coiffeuse, des photos, découpées dans des journaux : portraits de la contorsionniste, scènes du spectacle, gros plans sur ses mains.
Et sur le miroir, écrit au rouge à lèvres :
"Elle a voulu sortir."
Clara recule, se cogne à la porte.
La lumière du néon clignote.
Elle sent sa gorge se serrer, son souffle raccourcir.
Son corps entier la tire vers le bas, vers le sommeil.
Non.
Pas maintenant.
Pas ici.
Elle se gifle, respire, mais c’est trop tard.
Le sol tangue.
Les murs s’éloignent.
Le rideau se referme.
Dans le rêve, elle est dans la loge.
La contorsionniste se maquille, dos tourné.
Clara s’approche, lentement.
Les gestes de l’autre sont identiques aux siens.
Elle comprend qu’elles partagent le même corps, le même souffle.
— Qui es-tu ?
La contorsionniste sourit dans le miroir.
— Celle que tu deviendras, si tu ne te réveilles pas.
Clara veut crier, mais la main de l’autre se pose sur sa bouche.
La peau est brûlante.
Le monde se retourne.
Elle se réveille sur le plancher du théâtre, trempée de sueur.
Le silence est total.
La bague noire a roulé à quelques mètres.
Elle la ramasse, la serre dans sa main.
Son téléphone vibre.
Un nouveau message :
“Capitaine Morel veut te parler.”
Elle se fige.
Elle n’a jamais donné son numéro à la police.