Chapitre 4 – L’intruse
La lumière revient d’un coup.
Clara se couvre les yeux, aveuglée.
Tout est exactement comme avant : la lampe du couloir, le lit défait, le miroir de l’armoire.
Rien n’a bougé.
Rien — sauf elle.
Ses mains tremblent, ses jambes ne tiennent plus.
Elle s’assoit sur le bord du lit, le cœur au bord des lèvres.
Le téléphone est tombé sur le sol, écran noir.
Elle le ramasse, tente de le rallumer : rien.
Batterie vide, ou autre chose.
Elle le pose sur la table de nuit, inspire profondément.
Elle se répète : tu as rêvé, c’est tout, tu as dormi les yeux ouverts.
Mais la sueur dans son dos dit le contraire.
Elle ne dort pas le reste de la nuit.
Le silence devient un bruit en soi.
Chaque petit craquement, chaque vibration du frigo prend une dimension anormale.
Vers cinq heures, elle ouvre les rideaux : dehors, la rue est déserte, lavée par la pluie.
Elle attend que le jour prenne le dessus, que la lumière dissipe ce qu’elle ne comprend pas.
Le lendemain, elle retourne au travail.
Ses collègues parlent du week-end, de leurs enfants, de séries.
Elle les regarde bouger comme s’ils étaient trop rapides.
Leurs gestes ont quelque chose d’artificiel, de mécanique.
Leur rire sonne creux.
Elle fait semblant de taper sur le clavier, répond distraitement aux mails.
Julien, celui de la veille, passe derrière son bureau.
— Tu es sûre que ça va ? T’es toute pâle.
— Je dors mal, c’est tout.
— Si tu veux, on peut aller prendre un café, là, au coin.
— Non, merci, je préfère rester ici.
Quand il s’éloigne, elle sent le regard des autres, court et curieux.
Elle baisse la tête.
Ses mains, sur le clavier, tremblent légèrement.
Elle les cache sous la table.
Les veines argentées se sont étendues jusqu’aux poignets.
À midi, elle sort fumer une cigarette, elle qui ne fume jamais.
L’air froid lui brûle la gorge.
Elle observe les gens passer : couples, livreurs, étudiants.
Tous vont quelque part.
Elle, non.
Elle reste, les doigts serrés sur le briquet.
Elle remarque un reflet dans la vitrine d’en face — une silhouette derrière elle, floue.
Elle se retourne : personne.
Le soir, elle rentre plus tôt.
Le ciel est d’un bleu trop clair pour cette heure.
En bas de l’immeuble, un chat la fixe sans bouger.
Ses yeux ont la même couleur que l’écaille.
Clara le contourne, monte les escaliers.
Devant sa porte, une enveloppe.
Son nom, écrit à la main, en lettres droites.
Aucune adresse d’expéditeur.
Elle hésite, puis l’ouvre.
À l’intérieur, une feuille blanche.
Rien qu’une phrase, tapée à la machine :
"Il faut choisir ton corps."
Clara relit plusieurs fois.
Pas de signature.
Rien d’autre.
Elle déchire la feuille, la jette dans l’évier, fait couler de l’eau dessus.
Le papier se désagrège lentement, mais les mots restent lisibles un instant encore, comme gravés sous la surface.
Cette nuit-là, elle rêve qu’elle dort.
Elle se voit dans son lit, exactement comme elle est.
Elle ouvre les yeux dans le rêve, se lève, marche dans le couloir.
La maison est plongée dans une lumière grise.
Sur la table basse, les écailles se sont multipliées.
Des dizaines, peut-être des centaines, formant un cercle parfait autour du canapé.
Au centre, une silhouette assise, de dos.
Les cheveux collent à la nuque, mouillés.
Clara s’approche.
Ses pas font craquer les écailles.
Elle tend la main, effleure l’épaule.
La peau est froide, souple.
La silhouette tourne lentement la tête.
C’est elle.
Le choc la réveille.
Elle est en sueur, les draps collés à sa peau.
Dans le silence, elle entend son cœur battre trop fort.
Elle se redresse, regarde le salon.
Le cercle d’écailles est bien là.
Identique à celui du rêve.
Sauf qu’au centre, il n’y a personne.
Elle s’avance lentement, pieds nus.
Chaque pas fait un bruit sec contre le sol.
Elle ne sait plus si elle respire.
Dans le cercle, au milieu, quelque chose brille : son téléphone.
Elle s’en empare.
Écran allumé.
Un message unique :
“Tu t’éveilles.”
La caméra imaginaire recule — Clara au milieu du cercle, le souffle court, les écailles tout autour, la lumière blanche du matin qui entre par les stores.