Chapitre 3 – La fissure

Clara reste immobile, le dos collé au mur.
« Tu m’as vue, hier soir. »
La phrase tourne en boucle, mais la pièce est vide. Il n’y a que son reflet dans le miroir, la bouilloire encore tiède et l’odeur métallique qui ne part pas.

Elle ouvre la fenêtre, respire l’air froid. L’immeuble d’en face, les fenêtres allumées, des silhouettes derrière des rideaux. La ville fait son bruit habituel : scooters, talons sur le trottoir, un rire sec. Rien d’exceptionnel. Elle referme soigneusement les volets, puis les fenêtres, barrière illusoire contre un danger impalpable. Comme un sort protecteur activant le bouclier de protection, elle chuchote pour elle-même :
— Tu es fatiguée, c’est tout.

Sous son pull, la peau la démange. Elle relève la manche : les traces argentées se sont étirées, comme de fines veines sous-cutanées. Elle prend une photo, la regarde aussitôt, agrandit. L’écran montre moins que ce qu’elle voit en vrai. Sur la photo, ça a l’air d’un reflet. Dans le miroir, non.

Elle se douche longtemps, s’habille trop vite, sort. Elle veut du monde, des voix, du bruit. Elle prend le métro sans savoir où aller, change à République, hésite sur le quai. Finalement, elle ressort à la surface, marche jusqu’à la Seine. Le vent pique, ça la calme.

Sur le téléphone, elle tape : « contorsion paris débutant », puis efface. « Spectacle corps impossibles théâtre des écluses », puis efface encore. Elle a peur de trouver quelque chose. Elle a peur de ne rien trouver du tout.

Au bout du quai, elle s’assoit sur une borne, fixe l’eau sombre. Sa main droite tremble légèrement. Elle la serre dans l’autre, attend que ça passe. Quand elle se relève, elle sait ce qu’elle va faire : retourner au théâtre. Voir si c’était réel. Voir s’il reste une trace.

Le Théâtre des Écluses est fermé. La porte métallique est baissée, un cadenas à moitié rouillé la bloque. Une affichette plastifiée pendouille : Prochaine représentation : vendredi 21h. Nous sommes mardi. Elle colle sa joue contre la vitre poussiéreuse à côté de la porte. À l’intérieur, l’ombre d’un tapis, des chaises empilées, une ampoule nue qui pend. Rien d’autre.

Elle tourne autour du bâtiment, repère une petite porte de service donnant sur une cour. Un camion livraisons manœuvre, un homme en parka fume en parlant au téléphone. Elle se rapproche, sans plan.
— Excusez-moi… Vous travaillez ici ?
Il la regarde, haut en bas, hausse un sourcil.
— Parfois. Pourquoi ?
— Je… J’ai vu un spectacle hier. Une contorsionniste. Je voudrais savoir si… si elle joue souvent.
— Lundi ? Y’a pas de spectacle le lundi.
— Pardon ?
— Fermeture. Technique.
Il écrase sa cigarette, remonte son col.
— Vous devez confondre, madame.
Il s’éloigne avant qu’elle puisse répondre.

Clara reste plantée là, le froid lui mord les doigts. Elle vérifie le téléphone : lundi, 20 h 30. Elle a bien un ticket sur son compte bancaire : Théâtre des Écluses. Elle respire plus vite. Elle retourne vers la porte principale, prend en photo l’affichette, puis la façade. Elle zoome. Dans le reflet de la vitre, son visage paraît normal. Elle a presque envie de rire. C’est mieux. C’est tangible.

Sur le chemin du retour, elle passe par un petit supermarché. Elle achète du lait, des pâtes, un savon. À la caisse, la caissière lui tend la monnaie. Les doigts de Clara frôlent les siens. La caissière recule d’un millimètre, un réflexe.
— Vous êtes froide, dit-elle, surprise.
— Pardon.
Clara range la monnaie, sort. Elle se frotte les mains. Sa peau n’a pas de température. Ni chaude, ni froide. Juste… autre chose.

Chez elle, l’appartement est trop silencieux. Elle met la radio très bas, une émission de fin d’après-midi où deux voix débattent du prix du carburant. Elle cuisine mécaniquement, fait bouillir l’eau, verse les pâtes, ajoute du sel. Le sel reste en grains à la surface, refuse de se dissoudre, puis disparaît d’un coup, comme aspiré. Elle se dit qu’elle devient folle et rit toute seule, un rire trop sec qui ne lui ressemble pas.

La nuit tombe tôt. Elle allume la lampe du salon, puis la lampe sur pied, puis une troisième dans la chambre. Trop de lumière, mais elle préfère ça. Elle s’assoit sur le lit avec son ordinateur. Elle cherche « hyperréalisme contorsion », « illusions scène articulations », « syndrome de dépersonnalisation ». Elle s’arrête sur un forum où quelqu’un raconte, mal, avoir vu un spectacle « qui sentait le métal », et une femme « dont le dos n’était pas un dos ». Les réponses se moquent. Elle ferme l’onglet.

Un message arrive. Numéro inconnu.
Tu reviens vendredi ?
Clara reste figée, puis répond :
Qui est-ce ?
La réponse est presque instantanée :
Tu m’as vue.
Elle tape : Qui êtes-vous ?
Trois petits points s’affichent, puis rien. Les points disparaissent.

Clara se lève si vite que la chaise grince. Elle marche dans l’appartement comme si ça pouvait réchauffer l’air. Dans le couloir, elle passe devant le miroir. Elle évite de se regarder. Au dernier moment, elle jette un œil. Son visage est là, le sien. Elle colle le front à la glace, ferme les yeux. Quand elle les rouvre, une buée s’est formée autour de sa bouche. Elle écrit avec l’ongle : QUI ÊTES-VOUS ? La trace disparaît lentement, comme si la glace l’avalait.

Son téléphone vibre à nouveau.
Là où tu t’arrêtes, je commence.
Elle ne comprend pas. Elle tape : Je ne veux pas jouer.
Réponse : Tu joues déjà.

Elle coupe le téléphone, le jette au fond d’un tiroir, retourne au salon. Son épaule démange. Elle soulève le pull. Les lignes argentées ont plus de relief, comme un dessin qui sortirait de la peau. Elle gratte, elle sait que c’est stupide, mais elle gratte quand même. Un morceau se détache, minuscule, tombe sur le parquet sans bruit. Elle se penche, le ramasse. C’est une écaille. Lisse, parfaite, plus fine qu’un ongle, plus nette qu’un éclat de verre. Elle la pose sur la table basse, reste à la regarder comme si elle pouvait parler.

La radio crache un larsen. Elle baisse le volume. Le larsen persiste, puis s’arrête d’un coup. Une voix claire, neutre, remplace les animateurs.
— Tu n’as pas mal, dit la voix.
Clara se fige.
— Tu n’as pas mal, répète la voix.
Elle s’approche du poste, le débranche. La voix continue une fraction de seconde, puis s’éteint. Silence. Son cœur cogne très fort, trop fort. Elle sent son pouls dans ses tempes.

Elle retourne dans la chambre, ouvre le tiroir pour reprendre son téléphone. L’écran s’allume avant qu’elle ne le touche. Un message : Regarde. Le flash se déclenche tout seul, deux fois, trois fois. Elle appuie sur tous les boutons, rien ne répond. Elle plaque le téléphone contre le matelas pour étouffer la lumière. Le flash cesse. L’écran reste noir.

Clara décide de sortir, tout de suite, sans réfléchir. Elle enfile son manteau, ses baskets, prend les clés, descend quatre à quatre. Dehors, l’air la gifle. Elle marche vite, puis court, sans but. Au bout de la rue, elle tourne à droite, puis à gauche. Elle s’arrête sur une place. Un kiosque fermé, des bancs vides, un réverbère qui clignote. Elle s’assoit, respire comme après une fuite. Ses mains tremblent.

Une femme passe avec un chien. Le chien tire, grogne à son approche, se met à aboyer. La femme s’excuse d’un geste, traverse plus loin. Clara observe ses propres mains sous la lumière du réverbère. La peau a une brillance étrange que la lumière accentue. Elle ferme les poings, les rouvre, lentement. Les articulations semblent fluides, silencieuses, comme huilées de l’intérieur.

Son téléphone se rallume tout seul dans sa poche. Elle sursaute, hésite, le sort. L’écran affiche l’appareil photo. Une image apparaît : une silhouette assise sur un banc. Elle. Mais la photo n’est pas prise de face. Elle est prise de derrière. De très près. Comme si quelqu’un était juste au-dessus de son épaule, là, maintenant. Elle se retourne d’un mouvement sec. Personne.

Elle agrandit la photo. La nuque. L’épaule. Et là, une forme, floue, impossible à nommer, comme un glissement de peau qui ne suit pas l’os. Elle efface la photo d’un geste nerveux, relève la tête. Le réverbère s’éteint, se rallume, s’éteint encore. Entre les deux clignotements, elle a l’impression qu’on s’assoit à côté d’elle. Le banc bouge d’un centimètre, comme sous un poids. Elle se lève d’un bond.

Elle rentre chez elle presque en courant. Dans l’ascenseur, elle se regarde dans la glace du fond. Son reflet la regarde, normal. Elle lève la main. Le reflet aussi. Elle sourit. Le reflet sourit. Elle souffle, soulagée, appuie sur l’étage. Les portes s’ouvrent, elle sort. Au moment de se retourner pour vérifier, juste par sécurité, elle surprend le reflet encore une seconde dans l’ascenseur, immobile, alors qu’elle n’y est plus. Les portes se referment.

Dans l’appartement, la lumière paraît différente, plus blanche, comme en journée. Elle vérifie l’heure : 23 h 12. Les lampes ont un halo qu’elle n’a jamais vu. Elle coupe tout, laisse une seule lampe allumée dans le couloir, comme un fil de sécurité. Elle ferme la porte de la chambre, se laisse tomber sur le lit, tout habillée. Le téléphone posé face contre le drap. Elle ferme les yeux. « Tu m’as vue, hier soir. » Elle rouvre les yeux, se lève d’un coup, va dans la salle de bain, allume le néon. La lumière la pique. Elle se penche sur le miroir. Rien d’anormal. Ses pupilles sont grandes, mais c’est la fatigue. Elle ouvre le robinet, se mouille la nuque, respire.

Elle baisse la tête pour rincer ses mains. Quand elle la relève, une seconde s’est ajoutée à la seconde. Dans le miroir, il y a deux Cl’— non, pas deux. Une seule, mais dédoublée à la périphérie, comme une image fantôme sur un écran mal réglé. Elle secoue la tête. Les contours se recollent. Elle rit nerveusement, se parle :
— Stop. Ça suffit.

Elle éteint. Traverse le couloir. À mi-chemin, elle s’arrête. Son pied nu vient de toucher quelque chose de lisse. Elle baisse les yeux : l’écaille qu’elle avait posée sur la table basse n’est plus là. Au sol, il y en a plusieurs, petites, fines, alignées en arc, comme si on les avait déposées une à une. Le tracé forme une sorte de demi-cercle allant du salon jusqu’au seuil de sa chambre. Elle se penche, en prend une entre le pouce et l’index. C’est tiède, presque vivante.

Son téléphone vibre dans sa main. L’écran s’allume : Regarde la porte.
Clara lève la tête.
La porte de sa chambre est entrouverte. Elle est sûre de l’avoir fermée. Elle s’approche très lentement, les épaules remontées, la respiration courte. Du bout des doigts, elle pousse. La pièce est vide. Rien sur le lit. Rien sous le lit. Elle se sent idiote. Elle recule d’un pas.

La poignée se baisse toute seule, doucement.
Clara se fige.
La porte se referme, très lentement, comme si quelqu’un de l’autre côté la tirait. Elle veut crier, aucun son ne sort. Elle attrape la poignée, tire de toutes ses forces. Ça résiste, puis cède d’un coup. La porte s’ouvre. Rien. Le néant, le silence.

Dans le miroir de l’armoire, elle aperçoit sa nuque. Sous la peau, quelque chose ondule, clairement. Cette fois, elle le voit sans doute possible. Un mouvement lent, autonome, comme une respiration qui ne serait pas la sienne. Elle avance d’un pas, très près du miroir, jusqu’à coller presque la joue au verre. Elle murmure :
— Qui êtes-vous ?

Une buée se forme, comme si le miroir expirait. Trois lettres apparaissent du dedans, tracées à l’envers, lentement, par une main invisible.
C.
L.
A.

Clara recule, le cœur au bord de la gorge. Le miroir écrit son nom, de l’intérieur. La dernière lettre se termine dans un grincement de verre. Et d’un coup, sans prévenir, la lumière s’éteint partout, comme si quelqu’un avait arraché la nuit au plafond.

Le noir est total.

Au milieu de ce noir, tout près d’elle, la voix claire, sèche, presque calme :
— Tu ne t’es pas trompée d’adresse.

Un souffle passe tout contre sa joue.
Quelque chose de lisse effleure sa nuque.
Et derrière elle, très lentement, un craquement d’articulation qui n’est pas le sien.Untitled

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