Chapitre 2 – Le Basculement

Clara n’a pas dormi.
Toute la nuit, elle a surveillé le miroir.
Le reflet ne souriait plus, mais elle ne pouvait pas s’en détacher.
Vers cinq heures, elle a fini par s’endormir quelques minutes, assise sur le sol, dos contre le mur.

Quand elle rouvre les yeux, il fait jour.
La lumière du matin paraît plus blanche que d’habitude, plus dure.
Son corps est engourdi, la nuque raide.
Elle se lève, va vers la salle de bain.
Le miroir la renvoie son image normale.
Presque normale.
Ses yeux ont une lueur étrange, métallique, comme si la fatigue avait poli leur surface.

Elle s’habille machinalement, enfile un pull large, un jean, sort.
La rue sent la pluie séchée, les trottoirs brillent.
Le monde paraît trop net.
Chaque bruit lui arrive comme amplifié : les klaxons, les pas, les voix.
Elle se sent légère, comme si son corps flottait à un centimètre du sol.

Dans le métro, elle se regarde dans la vitre du wagon.
Son visage semble plus calme que ce qu’elle ressent.
Elle se répète qu’elle va bien.
Qu’elle a juste besoin de travailler, d’occuper son esprit.

Au bureau, tout paraît normal.
Trop normal.
Les collègues rient, parlent fort.
Les mots lui parviennent déformés, comme s’ils passaient sous l’eau.
Elle fixe son écran, essaye de se concentrer.
Les lettres du clavier se brouillent.
Quand elle relève la tête, tout semble légèrement décalé — la table, la chaise, même la lumière.

Quelqu’un pose une main sur son épaule.
Elle sursaute.
C’est Julien, son collègue du bureau d’à côté.
— Ça va ? Tu fais une tête…
— Oui, oui. Juste fatiguée.
Elle tente un sourire.
Il la regarde un peu trop longtemps, hésite à ajouter quelque chose, puis retourne à son poste.

Les heures s’étirent.
Clara boit de l’eau, du café, prend l’air.
Rien n’y fait.
Une vibration parcourt son bras à intervalles réguliers, comme un battement.
Sous la manche, la peau semble plus tendue, plus lisse.

En sortant du travail, elle sent une odeur.
Un parfum métallique.
Elle regarde autour d’elle : les gens marchent, indifférents.
Mais l’air lui-même paraît différent, plus dense, comme chargé d’électricité.
Elle avance vite, sans oser lever la tête.

Arrivée chez elle, elle claque la porte, s’adosse.
Son cœur cogne.
Elle retire son pull.
Les marques argentées ont grandi.
Elles longent maintenant son bras, filent jusqu’à l’omoplate.
Des lignes fines, brillantes, comme des veines de métal.

Elle recule vers le miroir du couloir.
Sa respiration devient saccadée.
— Non, non, non…
Elle cherche son téléphone, hésite à appeler quelqu’un.
Mais qui ?
Et dire quoi ?
“Je crois que je me transforme” ?

Un bruit la fait sursauter.
La bouilloire.
Elle ne se souvient pas l’avoir branchée.
La vapeur s’en échappe en sifflant, violente, continue.
Clara s’avance, débranche la prise.
Le sifflement continue.
Plus fort.
L’eau déborde, brûlante, sans raison.
Elle recule, heurte la table.

Un éclat métallique tombe au sol.
Une écaille.
Plus grande cette fois.
Elle la ramasse : elle est tiède, parfaitement lisse.
Et dessous — sa peau saigne.
Pas rouge.
Argentée.

Elle lâche l’écaille, recule jusqu’à heurter le mur.
Son souffle est court, irrégulier.
Le miroir du salon renvoie son image : ses pupilles dilatées, sa peau parcourue d’éclats.
Elle voudrait crier, mais aucun son ne sort.

Alors, derrière elle, quelque chose bouge.
Un froissement lent.
Comme une respiration, à peine audible.
Elle tourne la tête.
Rien.
Mais dans le miroir —
une silhouette apparaît, floue, penchée juste derrière son épaule.

Clara se fige.
La silhouette approche.
Le souffle se fait plus fort, juste à son oreille.

Et la voix, presque un murmure :

— Tu m’as vue, hier soir.

Noir.


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