Chapitre 1 — La rencontre impossible.

Le réveil vibre.
Clara ouvre les yeux. L’écran du téléphone lui renvoie 7 h 00.
Encore un matin. Café trop fort, mail de son chef, métro bondé.
Dans la rame, elle compte les stations sans réfléchir. Les écouteurs vissés dans les oreilles, elle regarde les reflets : ses cernes, la buée, les visages indifférents.
Personne ne la voit. Et c’est très bien comme ça.

Bureau gris, lumière trop blanche de celle qui fait baisser les yeux. Elle incline un peu la tête, regard rivé sur la moquette grise.
Mission de la journée : répondre à des messages aussitôt oubliés.

Midi : avaler un sandwich thon mayo dont la sauce coule sur le plastique.

18h01 : fermer l'ordinateur, remettre le contenu de son sac en ordre, ranger la chaise à roulettes sous le bureau impeccable. Claquer la porte.

Rien de dramatique. Juste la vie qui s’use.

Dehors, il pleut fin.

Les pavés brillent, les feux rouges se reflètent sur le bitume. L’eau s’infiltre dans ses chaussures. Plus elle marche, plus la ville devient floue. Les vitrines se succèdent : pressing, bar, boulangerie fermée. Clara marche au hasard, les mains dans les poches. La pluie traverse son manteau.
Elle n’a pas faim, pas froid, juste cette agitation sourde sous la peau.

Une porte claque, un rire éclate quelque part. Elle avance comme on fuit quelque chose. Son cœur bat plus vite ; pas de peur, juste le corps qui se réveille.

Un claquement sec la fait sursauter. Le vent a arraché une affiche du mur ; le papier bat contre la pierre. Elle s’approche. Sous la pluie, les couleurs se mélangent, mais l’image reste nette : un corps replié sur lui-même. En haut, en cractères rouges : CORPS IMPOSSIBLE. En bas, une flèche pointe : Théâtre des Écluses – 20 h 30.

Clara regarde l’heure. Vingt heure vingt-cinq. Elle pourrait rentrer, prendre une douche, dîner, regarder une série. Mais elle reste là. Ce mot, impossible, la retient. Ou peut-être la forme du corps sur l’affiche, à la fois étrange et familier. Un bus passe trop vite et projette de l’eau froide sur ses jambes. Elle sursaute, rit nerveusement, puis se remet à marcher. Pas vers chez elle.

La rue s’étrécit, s’assombrit. Le pavé glisse, elle manque de déraper. Au fond, une lumière rouge filtre sous une porte métallique. Des voix montent de l’intérieur. Une musique sourde, comme un battement. Clara s’arrête, essuie ses mains sur son manteau. Son cœur tape un peu trop fort. Elle pose la main sur la poignée.

Un instant, elle se dit qu’il est encore temps de faire demi-tour. Puis elle pousse la porte.

Elle pourrait faire demi tour. Mais elle pousse la porte.


La rencontre

Des notes chaudes de jazz, s'élevent comme des volutes de fumée et l'enveloppent. Les corps ne sont que des ombres indicibles. Ici, un regard, là une bouche, un geste, une grande main aux doigts longs agite un porte cigarette. Un verre au contenu marron, brillant comme un joyau claque sur une table. Le parquet colle et sent le whisky. Une odeur sucrée se mêle à celle, chargée, piquante de l'alcool fort.

D'un coup, les lumières s’éteignent.
Silence.

Un projecteur inonde un point minuscule de la scène. Dans la pénombre, Clara distingue une foule serrée, assise, pressés les uns contre les autres, aglutinée autour de la petite estrade surélevée.

La chaleur des corps la prend à la gorge.
Quelque chose lui touche le bras.

Clara sursaute. Un homme lui tend un ticket. Elle paie, s’assoit tout au fond. Ses vêtements dégoulinent.

Sur la scène, quelque chose bouge. Une forme s'anime.
D’abord, elle croit à un animal.
Puis elle distingue un dos nu, des omoplates, comme deux grandes ailes vivantes.
Une femme, allongée, rampe lentement, comme si elle sortait d’elle-même.
Ses gestes sont lents, précis, impossibles.
Elle se plie, se replie, s’enroule, se déroule, jusqu’à ne plus avoir de forme humaine.

Plus rien ne bouge, dans la salle, tout s'est arrêté. On aurait dit que le temps c'était arêté. Pas un bruissement. Pas la moindre respiration. Pas un bruit, sauf, celui du battement sourd du sang dans les tempes, étourdissant.

Clara reste immobile, paralysée. Le souffle court arrêté trop longtemps, fait palpiter son coeur.

Personne ne semble troublé.

La contorsionniste se redresse.
Son visage lisse ne trahit aucune expression.
Ses yeux glissent sur la salle comme un ruban de velours, s’arrêtent.
Sur Clara.
C’est à peine un regard, mais il dure. Trop longtemps.

Un frisson remonte le long de la nuque de Clara.
Elle tente de détourner les yeux, mais c'est impossible. Quelque chose d'étrange, comme un aimant magnétique la retient.
La femme sourit presque imperceptiblement. Puis reprend sa danse lente comme un soupir, presque douloureux.

Les bras se tordent comme habités d'une volonté propre. Le corps désarticulé s'articule parfaitement. L'impossible s'incarne dans ce corps qui n'en n'est pas un.
Clara sent son propre corps se raidir, une crispation dans le ventre comme le signal d'une étrangeté. D'une anomalie. Quelque chose cloche. Quelque chose qui a envahit l'atmosphère du lieu et ne la quitte plus. Quelque chose de palpable pour Clara, quelque chose qu'elle sent sous ses doigts. Et pourtant, les autres, imperturbables semblent ne rien remarquer.

Quand la lumière s’éteint, elle reste immobile.
Le public applaudit, se lève, parle fort. L'écran de fumée sonore s'élève du parquet puant comme un écran de fumée. Comme si, rien n'avait jamais existé.
Clara est incapable de bouger.
Elle fixe la scène déserte et nue, l’ampoule qui balance et qu'elle n'avait pas vue ? A moins qu'elle ne vienne d'aparaitre. Et cette odeur étrange : métal, poussière, peau.

Dehors, la pluie a cessé.
L’air est lourd, électrique.
Elle tourne la tête vers la porte.
Derrière la vitre, il lui semble voir le visage de la contorsionniste.
Ou son propre reflet.
Impossible à dire.

ou deuxième version mais à retoucher :


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